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Le Feuil
Le Feuil
: nom masculin, équivoque et imprécis
dans le dictionnaire… le feuillage peut-être. Oui,
c’était bien l’image la plus
proche de ce à quoi ressemblait ce lieu. Car « Le
Feuil » était un lieu-dit.
Quelques maisons, cinq, peut-être six, clairsemées
ça et là, entourées d’arbres
ancestraux. Un bois, appartenant à un châtelain,
entretenu mais toujours très
sauvage où biches, chevreuils, sangliers et autres petits
mammifères étaient
encore les bienvenus. Interdit de chasse ! On y apercevait quelques
écureuils
qui nichaient sur les cimes des chênes centenaires.
C’était au détour d’un
petit chemin sinueux, épargné du goudron par on
ne sait quel miracle, que l’on
découvrait la pancarte indiquant son emplacement et qui nous
conduisait dans
cette clairière habitée par quelques amoureux de
la nature. Car il fallait
l’aimer la nature pour y implanter sa demeure… Un
coup de foudre : c’était
ainsi que tout avait commencé !
Lorsque
le
soleil étalait généreusement ses
rayons et pénétrait la clairière, on
sentait
alors que la nature reprenait ses droits pour y installer le printemps
et nous
titiller les naseaux.
C’était
à
cette époque de l’année que cet homme,
encore jeune, qui avait pourtant résidé
la majeure partie de la première période de son
humble vie plus près du béton
des grandes villes que de la terre de bruyère, tomba en
émoi devant un tel
spectacle. Les larmes qui arrivaient dans ses yeux étaient
retenues et
refoulées par une virilité absurde,
renâclant et essayant d’étouffer ce
sentiment imprévisible mais foudroyant de
bien-être, d’un revers de manche
expéditif. Pourtant, à
l’intérieur, il percevait soudain une double
sensation
paradoxale et inexprimable, d’exaltation et de
béatitude.
Surpris par autant
de chaleur et d’ardeur, il resta coi, les bras ballants
à observer de toutes
parts cette magie de la nature, affichant un sourire
angélique à chaque
découverte la plus naturelle et la plus insignifiante.
Ainsi, de cette
clairière, partaient trois autres chemins
étrécis, bordés de noisetiers qui
déjà ployaient sous leurs branches regorgeant de
prémices de fruits. Des
chèvrefeuilles odorants aux tiges volubiles
entremêlées semblaient prisonniers
à jamais de leurs vieilles clôtures protectrices,
véritables tuteurs des
bourrasques les plus violentes ; et des aubépines
buissonnantes, beaucoup plus
accueillantes en ce renouveau de la nature, offraient, en exhibition,
une
explosion de fleurs blanches.
Attiré
par
une vue imprenable, l’homme se dirigea vers ce petit chemin
enchanteur qui
obliquait vers la gauche. Mais ce sentier paisible, qui descendait
à pic sur la
vallée, recommandait une grande vigilance. Car sa pente
était telle que même
ses goguenots armés des meilleurs crampons avaient des
difficultés à ralentir
le pas, glissant à chaque instant sur des cailloux de tous
calibres qui
n’attendaient que la torsion de la cheville pour
séjourner en paix. Difficile
d’exprimer, même avec les plus grandes
fidélité et minutie, à quel point ce
petit périple valait le déplacement ! La vision
qu’offrait cette image sortie
tout droit d’une aquarelle, figeait le paysage en
transparence dans des nuances
de couleurs harmonieuses que seule la nature savait composer. Son
émotion était
au zénith. Ce tableau était encore plus
éclatant et éblouissant que celui de
ses songes les plus poétiques et concurrençait
toutes les affiches à
destinations idylliques qui vantaient les beautés de
paysages exotiques
lointains.
Qu’allait-on
chercher aussi loin lorsqu’on jouissait de tels enchantements
?
C’était
décidé, ce serait ici ou nul part ailleurs. Cette
impulsion marquait une
détermination indéfectible obsessionnelle qui se
transforma en idée fixe alors
qu’il détournait son regard sur la droite et
aperçu un champ.
Il
s’approcha et constata que cette parcelle de terre,
idéalement située, était
entourée d’une vieille palissade
effondrée qui supportait, avec le poids des
années, des barbelés rouillés qui
touchaient le sol, désespérés par
leurs
piquets de bois vermoulus qui, malgré tous leurs efforts, ne
les soutenaient
plus. Sans comprendre pourquoi cet endroit, pourtant si peu engageant,
le
captivait, il franchit un portillon dans le même
état de délabrement que la
clôture, et découvrit, à son grand
étonnement, une masure. L’archétype du
mas
de rêve sorti tout droit de son imagination. Il en fit le
tour, enjambant les
hautes herbes et graminées heureuses de pouvoir
s’exprimer en toute liberté et,
écartant cette végétation luxuriante,
il atteignit la porte d’entrée. Une
petite plaque de bois portait une inscription dissimulée
sous une épaisse
couche de crasse qui recouvrait également les carreaux. Du
même revers de
manche de sa veste qui avait servi à sécher ses
larmes, il essuya avec
délicatesse la plaque poussiéreuse et approcha
son visage pour y déchiffrer les
lettres.
Il ne put
cette fois contenir les larmes qui arrivaient à grands flots
dans ses yeux pour
se déverser sur ses joues et, dans un sanglot sonore,
carillonnant de bonheur,
il lut à haute voix son nom.
C’était
ici
même, il y avait maintenant quelques dizaines
d’années, qu’il avait poussé
son
premier cri…
Maryse Nouri, 3ème
Prix Littérature 2005
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